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Le Corbusier : un musée des Artistes Vivants

Le Corbusier : un musée des Artistes Vivants

Une initiative de Christian Zervos : 

Début 1930, dans le numéro 7 de la revue Les Cahiers d’Art, Christian Zervos, son direc­teur, publiait, sous le titre Pour la création à Paris d’un musée des artistes vivants, un éditorial dans lequel, après avoir rappelé comment la France, faute d’avoir réagi en temps voulu, avait laissé échapper pour le plus grand profit de nombreux musées européens, russes ou américains, l’occasion de constituer une collection significative d’œuvres des peintres de l’école impres­sionniste et répété la même erreur pour la peinture française d’avant 1914. Et Christian Zervos formulait ainsi sa proposition :

« Il nous paraît indispensable de remédier à un état de choses et de mettre fin à une routine qui ont déjà causé des pertes irréparables et un incalculable préjudice au pays qui a le plus fait pour le développement de la culture artistique. Nous pensons qu’il est urgent de créer un musée d’art contemporain qui permettrait de sauvegarder au moins une part importante de la création artistique actuelle. »

 La réaction enthousiaste de Le Corbusier.

Quelques semaines à peine plus tard, Le Corbusier jette hâtivement quelques notes sur le papier :

« Le musée n’est pas en ville. Il est en banlieue, dans un champ de luzerne de 400 mètres carrés, non loin d’une route bien desservie. C’est au cours des années que le musée croît et installe ses annexes en plein air pour la sculpture, dans des sites variés. La croissance du musée est illimitée. A l’est, des logis pour artistes de passage.

Le Corbusier  un musée des Artistes Vivants1

A) L’entrée au bout du chemin, la clôture du terrain.
B) Le passage palissadé (œillères) qui conduit, sous les pilotis de la salle centrale, cœur du musée.
C) Le chantier continue. »

Or – et c’est là leur aspect inédit – parmi les docu­ments d’un dossier intitulé Lotissement et Musée Delaunay, conservé dans les archives de la Fondation Le Corbusier, se trouve un relevé topographique avec courbes de niveau que l’on peut facilement identifier comme étant la zone dans laquelle s’est développée la Vallée des Artistes des Delaunay. On y retrouve le champ de luzerne où devrait s’élever le nouveau bâtiment, l’entrée au bout du chemin, le tracé des chemins existants ainsi que les modifications envisagées par Le Corbusier à la fois pour le relief et pour les chemins. Quant aux logis pour artistes de passage ils se trouvent bien à l’est, très exactement dans la zone des terrains acquis par les  partenaires de Delaunay.

Le même dossier contient également un plan, et deux élévations (intérieure et extérieure) d’un bâtiment assez simple, de plan carré de 16 mètres de côté, d’un étage d’environ 5 mètres sous plafond, monté sur des pilotis hauts de 3 mètres. Il nous paraît possible de considérer cet ensemble comme une première esquisse de ce qui va être développé dans les mois suivants. Dans la foulée, dès le 19 février 1930, l’architecte adresse à Christian Zervos, le directeur des Cahiers d’Art, une série de quinze photographies, prises d’après deux maquettes, assorties d’une lettre d’explications sur un projet intitulé Musée d’Art contemporain à croissance illi­mitée.

Le Musée de la Vallée des Artistes à Nesles se précise :

Le Corbusier  un musée des Artistes Vivants2

Le programme développé dans la lettre à C. Zervos est considérablement plus important que la première esquisse et surtout il met en œuvre le concept de croissance illimitée. La description des lieux correspond parfaitement à la géographie de Nesles : « il comprend la vue d’une route d’accès oblique à gauche (c’est le Chemin des Bourbottes) sur laquelle prend le chemin qui conduit au musée ; au bout d’une trentaine de mètres se trouve le mur qui ferme la propriété. »

A la salle carrée du dessin initial, juchée sur des pilotis à 3 mètres de hauteur, est substituée « une salle centrale de 14 mètres sur 21 mètres, d’une hauteur double de celle des salles ordinaires qui se déroulent autour d’elle sur pilotis », en formant une spirale carrée. Par contre, le module de 7 mètres de côté est préservé pour les éléments additionnels. On retrouve également le système d’éclairage zénithal formant corniche et les parois extérieures en dalles de cimento-amiante, faciles à démonter, de la première esquisse. Les Cahiers d’Art réagirent favorablement : le projet de Le Corbusier paraîtra dans le numéro de janvier 1931 (vol. 6, n°l). L’auteur y reprenait les données techniques de sa lettre de février 1930, mais surtout il suggérait l’idée très importante de se passer des concours officiels, préconisant le recours à l’initiative privée. C’est sur cette idée que le projet rejoint les ambitions de l’équipe de la Vallée des Artistes, aussi bien que sur le thème du « musée à la campagne » :

« Le musée s’élève dans quelque banlieue ou grande banlieue de Paris, à proximité d’une route nationale, d’une ligne de banlieue, train ou tramway. Il s’élève au milieu d’un champ de pommes de terre ou de betteraves […] Petit à petit au cours des ans le musée (hangar fait de matériaux pauvres mais solides) sera devenu une façon de Chartreuse aux pures proportions […] On sollicite le don d’un champ de pommes de terre de 400 x 400 mètres de côté. »

Le coût de départ est évalué à 100 000 francs pour la première salle. Cette estimation devait être très sérieusement révisée à la hausse dans un devis manuscrit du 4 juin 1931 (établi peut-être à la demande de la « fondation » Delaunay ?) portant pour la première (et hélas dernière) fois la mention Musée des Artistes vivants Nesles-la-Vallée. Il devait en coûter 276 000 francs pour la première phase à savoir la salle centrale et ses abords, et 38 000 francs pour chaque cellule additionnelle. L’affaire n’eut pas de suite, du moins à Nesles.

Le projet d’une vie, toujours adapté et proposé, mais en grande partie inabouti.

Construire un musée a été, tout au long de sa carrière, une ambition majeure de Le Corbusier, par le contenu symbolique – voir même mystique – qu’une telle réalisation aurait à ses yeux, manifesté. Nous n’en voulons pour preuve que les titres qui furent donnés aux versions successives de son projet ; depuis le projet initial du Mundaneum pour Genève (1928-1929) destiné à « montrer l’évolution de l’homme dans le temps et l’espace », jusqu’à l’ultime projet, esquissé à la veille de sa mort en juillet 1965, d’un Musée du XXe siècle pluridisciplinaire, au nom de l’union entre le progrès et la création ce que concrétisera, quelques années plus tard, le Centre Pompidou.

Le Musée à croissance illimitée, projeté pour la première fois à Nesles, sera inlassablement repris et affiné : en 1932 à Barcelone, à Anvers (1933), et en 1937, sous diverses variantes, pour l’Exposition internationale de Paris, puis en 1939 pour Philippeville, Hollywood ou Londres (pour Mme Guggenheim). Après la Seconde Guerre mondiale, il fut repris à nouveau pour Saint-Dié (1945), l’Exposition internationale de Bruxelles (1958), Berlin (1961) ou Erlenbach (1963). Seuls trois musées ont été construits : Ahmedabad (1958), Chandigarh (1964-1968) et le Musée d’Art Occidental de Tokyo (1959) Ce dernier ouvrage, réalisé sous la supervision de Le Corbusier par deux de ses élèves, abandonnait le caractère évolutif du projet initial pour Nesles.

Jean-Pierre Derel
La Mémoire du Temps passé
Journée du Patrimoine 1998

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