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II – Les Seigneurs et la Seigneurie de Nelle

HISTOIRE D’UN VILLAGE SANS HISTOIRE

EPISODE II

LA SEIGNEURIE ET LES SEIGNEURS DE NELLE

Le comte Charles Louis était un original et un prodigue.

Madame de Genlis va se charger de nous renseigner sur l’original M. de Balincourt, dit-elle dans ses mémoires, était à quarante ans d’une gaîté si folle qu’on ne pouvait distinguer à travers ses extravagances, ses niches, ses espiègleries, s’il avait ou non de l’esprit ; mais il avait dans toute sa personne un tour original et un naturel qui le rendaient amusant. Il n’était raisonnable qu’avec le maréchal de Balincourt, son oncle, et son bienfaiteur.

Dans un voyage qu’elle fit vers les années 1769 à Balincourt où elle passa trois mois, Mme de Genlis fut l’héroïne d’une aventure plaisante qu’elle raconta ainsi :

Le vieux curé de Balincourt venait souvent dîner au château, c’était un saint homme, mais d’une simplicité qu’on était toujours étonné de trouver à neuf lieues de Paris. Dès les premiers jours, il s’attacha à moi d’une manière qui me surprit, il me poursuivait partout, dans le salon, ) la promenade, dans ma chambre et toujours pour le parler de la vérité de la religion apostolique et romaine, dont me récapitulait toutes preuves. Il finit par m’excéder et cela dura plus de quinze jours.

 C’était un tour de M. de Balincourt qui lui avait fait croire que j’étais luthérienne (mais que je m’en cachais) et qui l’avait chargé de la conversion.

Enfin, le portrait de notre original sera complet quand nous aurons raconté une dernière anecdote de Mme de Genlis, anecdote qui nous initie aux mœurs aristocratiques de l’époque et dont le charme fera excuser la longueur :

Nous logions un abbé italien qui me faisait lire Tasse, et qui, était grand musicien, et jouait supérieurement du piano.

Un soir en rentrant, on nous dit qu’il était à la mort d’un choléra morbus, qu’il avait envoyé chercher un médecin, nommé M. Soulier, qui lui avait fait prendre de la Hériaque dans du vin. Comme j’avais tant exercé la médecine à Genlis, et même à Sillery, je savais alors par cœur M. TISSOT, et je dis tout de suite que j’étais sur que M. TISSOT condamnait ce remède. Nous prîmes le livre et nous vîmes, avec horreur, que M. TISSOT disait que quelques médecins ignorants donne ce remède, et que c’est comme si l’on tirait un coup de pistolet dans la tête du malade. Il est bien inconcevable qu’un médecin soit d’une telle ignorance et qu’il n’ait jamais lu M. TISSOT. Mais c’est un fait : le pauvre abbé demanda tous les sacrements et reçut l’extrême onction à dix heures du soir. J’y assistai avec Mr de GENLIS.

 Il mourut une demi-heure après. Sa figure m’avait tellement frappée que je déclarai à Mr de GENLIS que je ne pouvais me résoudre à passer la nuit dans la maison, et il consentit à me laisser aller coucher chez Madame de BALINCOURT.

 Je fis mettre des chevaux à la voiture et je partis sur le champ. On fut bien surpris et charmé de me voir. M. de BALINCOUR me donna sa chambre, et je me couchai à minuit et demi. Au bout d’un demi-quart d’heure, j’étais endormie mais je fus réveillée par la voix joyeuse de M. de BALINCOUR qui, dans l’obscurité, car je n’ai jamais eu de lumière la nuit, chantait dans ma chambre un couplet très gai et très plaisant sur l’air de la Baconne ; j’entendais en même temps le chuchotage de cinq ou six personnes qui étaient entrées doucement avec lui. Comme on n’oublie jamais ce qui a vivement amusé, je me ressouviens parfaitement de ce couplet que voici :

Dans mon alcôve Je m’arracherai les cheveux (bis)

Je sens que je deviendras chauve,

Si je n’obtiens ce que je veux Dans mon alcôve,

Après un moment de recueillement, je répondis sur le même air par cet impromptu ; il faut savoir, pour le comprendre, que M. de BALINCOURT n’avait presque pas de cheveux

Dans mon alcôve, modérez l’ardeur de vos feux (bis)

Car enfin pour devenir chauve Il faudrait avoir des cheveux Dans votre alcôve

Ma réponse excita un rire général ; elle eut le plus brillant succès : on apporta des lumières. Mme de BALINCOURT et Mme de RANCHE, sœur de son mari, une charmante et jolie personne, se jetèrent sur mon lit : M. de BALINCOURT et le reste de la compagnie s’établirent en cercle autour de lit ; on causa, on dit mille folies jusqu’à trois heures du matin : alors que M. de BALINCOURT disparut, et revint un moment après en garçon pâtissier tenant une immense corbeille pleine de pâtisserie, de confitures sèches et de fruits. On fit un réveillon qui dura jusqu’à cinq heures, parce que M. de BALINCOURT passa plus de trois quarts d’heures à nous proposer toutes sortes de divertissements ; des violons, la lanterne magique des marionnettes etc… ; enfin on me laissa dormir, je ne me réveillai qu’à midi et par de nouvelles gaîtés de M. de BALINCOURT.

 M. de GENLIS vint me chercher, on le retint avec moi, et d’autorité on nous garda cinq jours pleins. M. de GENLIS secondant parfaitement M. de BALINCOURT fit vingt couplets et chansons, il se déguisa de mille manières : on dansa, on alla aux spectacles, à la foire, à la halle, on joua à des petits jeux ; on fit de la musique, on se divertit sans relâche : je n’ai jamais passé cinq jours de suite aussi turbulents.

 Ceci se passe en 1769 ou en 1770. Le baron d’ANDLAU, beau-père de Mme de GENLIS. La prodigalité du seigneur de NELLE est comme son originalité attestée par des faits nombreux et concluants. On en a déjà vu quelques traits dans les récits de Mme de GENLIS. Une tradition restée dans le pays représente le noble comte comme un personnage fastueux et dépensier, un joueur intrépide et aventureux ayant plusieurs fois engagé et perdu sur un coup de cartes d’importantes parties et ses domaines.

Ces extravagances de grand seigneur avaient un grave inconvénient, c’était d’amener leur ruine à bref délai.

Aux environs de 1780, le seigneur de NELLE se trouve dans de graves embarras financiers. Des nombreux financiers le pressent et le menacent. En 1782, on parle tout bas de la vente de la terre de NELLE. Voici à ce sujet une lettre de l’intendant de la généralité de Paris à son subdélégué de Pontoise :

St Geneviève 30 octobre 1782

Je vous envoie Monsieur, un état du produit des terres de NESLE et d’Hédouville, dont on me propose l’acquisition pour quelqu’un qui m’intéresse beaucoup. Je désirerais que vous voulussiez bien l’examiner et me mander ce que vous en pensez. Vous devez être bien assuré de n’être point compromis et je me flatte que vous me parlerez en toute franchise . Je dois aller lundi sur les lieux. Je voudrais que votre réponse me parvint avant ce temps s’il était possible, afin que je puisse savoir alors à quoi m’en tenir. Je vous en aurais une vraie obligation. Vous connaissez le sincère attachement avec lequel je suis Monsieur votre très humble et très obéissant serviteur. Berthier (à Mr de la Forest).

 Ce quelqu’un qui intéresse beaucoup M. Bertier pourrait bien n’être que M. Bertier lui-même. Pour des raisons restées inconnues, la négociation n’aboutit pas; mais la gêne persiste et dès le commencement de 1784, les créanciers du seigneur de NELLE devenus plus pressant, forment entre eux le contrat que voici :

Le comte de BALINCOURT, animé du désir d’acquitter les dettes que les diverses circonstances de sa vie lui avaient fait contracter, ainsi que celles de la succession du feu maréchal de BALINCOURT, propose d’abandonner la terre de NELLE et autres possessions à ses créanciers pour en faire la vente de concert avec eux, d’après les mesures jugées les plus avantageuses.

 Les créanciers pleinement instruits des efforts que le comte de BALINCOURT n’a cessé de faire pour liquider leurs créances n’ont point hésité d’accepter cette proposition et par acte passé devant M. Guillaume, jeune notaire à Paris le 12 mai 1784 ils s’unirent pour ne former qu’un seul corps de créanciers et n’agir qu’en nom collectif dans toutes les opérations relatives à leurs créances et à la poursuite de la vente de la terre de NELLE et autres.

On remarque que les termes de cet acte ne diffèrent guère de ceux qui s’emploient de nos jours dans les unions de créanciers concernant de simples marchands ; que les seigneurs ne jouissaient pas d’immunités leur permettant de se soustraire au droit commun pour le paiement de leurs dettes et qu’en attendant la proclamation de toutes les égalités, par la Révolution, on pratiquait déjà sous l’Ancien régime, l’égalité devant les créanciers.

Des pièces authentiques qui établissent que le 24 novembre 1784, les créanciers unis du comte de BALINCOURT, et Rémi Laurent, son fondé de pouvoir, adjugèrent en l’étude de M. Guillaume, notaire à Paris, à M. le comte et Mme la comtesse de CHALON (2) la terre de NELLE, le fief de Flélu et autres fiefs dépendants de cette terre ; la seigneurie d’Hédouville et les fiefs de Hodent et Montalet, laquelle adjudication a été ratifiée devant le même notaire le 7 décembre suivant par le comte de BALINCOURT.

Le sacrifice est consommé, la chute est complète, nous avons tout perdu sauf l’honneur. On peut dire à l’excuse du seigneur de NELLE, si toutefois c’est une excuse, qu’un nombre considérable d’autres seigneurs – et parmi eux le marquis de GENLIS qui perdit au jeu le joli denier de 500000 livres- se trouvaient comme lui dans la détresse pour les mêmes causes à la même époque et faire remonter l’origine de ces effondrements de la fortune des grands aux excitations fastueuses du règne de Louis XIV. Dans un livre très attachant (3) un écrivain érudit et spirituel nous a montré le marquis de GRIGNAN, petit fils de Mme de SEVIGNE, dissipant à la fin du XVIIème siècle jusqu’à son dernier écu pour paraître et nous a révélé qu’au commencement du XVIIIè siècle, pour payer les dettes de l’illustre maison de GRIGNAN, on fut forcé de vendre ce château, cette église ou dormaient les ancêtres, tout jusqu’aux portraits donnés par le roi aux GRIGNAN, jusqu’aux portraits des GRIGNAN eux-mêmes, au portrait du pauvre marquis.

On nous permettra de tirer une moralité de ces tristes événements quand les privilèges cessent d’être employés à la puissance, à la sécurité, à la grandeur de la société et de l’état. Ils perdent leur raison d’être et ne tardent pas à disparaître entraînant dans leur chute les inutiles privilèges. C’est ainsi qu’il faut voir dans le gaspillage des grands, à la fin du XVIIIè siècle, une des causes principales de la ruine du régime seigneurial.

1.Les armes des BALINCOURT étaient d’or à trois léopards de sable, lampassés et armés de gueules et passant l’un au dessus de l’autre, celui du milieu contourné.

2. Au lendemain de cette acquisition, les nouveaux propriétaires de NELLE étaient ainsi désignés : TH et TP Seigneur, Hardouin Comte de Chalon, Marquis de Puynormand, Baron de France, Seigneur de la maison noble, bonne maison, NELLE, Hédouville et autres lieux, chevalier de l’ordre royal et militaire de St louis, ambassadeur de roi à Venise et TH et TP dame Jeanne Françoise Aglaé d’ANDLAU, Comtesse de Chalon, son épouse.

A la révolution, le Comte de Chalon, dernier seigneur de NELLE, ayant quitté la France, la terre de NELLE fut confisquée et vendue comme bien d’émigré.

3. Le Marquis de GRIGNAN par Frédérique Masson, à Paris, en 1882, chez Pion éditeur.

 Propos recueillis par Jean Deschamps

 

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